Article rédigé par Charlotte Astier
Mise en bouche
Samedi matin, lever aux aurores. Lieu de rencontre : une esplanade surplombant l’avenue Republica de Chile, entre deux immenses immeubles qui se font face et dont on ignore encore ce qu’ils abritent. On se dit d’ailleurs qu’il y avait surement plus sympathique comme lieu de rendez-vous qu’un quartier d’affaire, plutôt désert en cette heure matinale. Mais on comprend très rapidement que le choix n’est pas anodin : les organisateurs du tour viennent nous expliquer que nous nous trouvons entre la Banque Nationale de Développement Social et Economique (BNDSE) et la grande société pétrolière brésilienne, Petrobras.
La BNDSE est un organisme public qui finance les grands projets du pays, fortement déterminante dans les choix d’orientation de l’argent public, et se ventant d’intégrer à ses orientations des objectifs sociaux et environnementaux. On aimerait bien croire qu’un monde sépare cette entité de son voisin d’en face, Petrobras, mais les organisateurs nous ramènent vite à une réalité brésilienne dans laquelle une banque nationale extrêmement puissante (environs 3 à 4 fois plus puissante que la Banque Mondiale nous dit-on) dirige la plus grande partie de ses fonds à des projets économiques et d’infrastructures à « haut niveau d’impact environnemental et social ».
Rio+20, le Sommet des peuples et le Toxic tour, quel rapport ?
Les organisateurs du tour estiment que tout comme la BNDSE, l’Etat et la préfecture de Rio tentent de s’afficher comme un pays avancé à la fois en termes de développement et de protection environnementale, notamment pour légitimer la position de futur hôte des grands évènements de la Coupe du Monde et des Jeux Olympiques. Pour ces ONG, il est difficile de ne pas résumer cette politique de greenwashing, quand 17% de ce fond finance les activités pétrochimiques de Petrobras et qu'elle soutient les fameux « méga-projets » d’infrastructures urbaines, tous critiqués pour leurs conséquences négatives sur le plan social et environnemental.
Il s’agit donc pour ces militants brésiliens de nous dévoiler une face cachée de Rio, de déconstruire le « discours de façade » par le biais d’un circuit « toxique » dans une commune périphérique du Nord de la capitale. Une commune à la fois victime en plusieurs points de son territoire de désastres sociaux-environnementaux liés à différents types d’activités économiques ainsi que d’une grande indifférence des pouvoirs publics.
Pour eux, le tour n’est pas une finalité en soi, mais un processus de mobilisation, plus pragmatique, plus concret, qui propose une interaction avec la réalité de terrain, tout en nous offrant aussi la possibilité d’approcher et d’échanger avec des mouvements de « résistance locale ».
Duque de Caxias : petite présentation du territoire
Duque de Caxias concentre les problématiques d’une commune périurbaine qui s’est vue hériter de ces infrastructures et activités qu’on ne saurait voir installées à l’intérieur d’une mégapole urbaine telle que Rio de Janeiro : une décharge à ciel ouvert recevant la majeure partie des déchets de la région, des installations pétrochimiques hautement polluantes (70% des activités de la commune relèvent de ce secteur), une entreprise de pesticides etc. Un lieu éloigné des regards et à des lieux du panorama des habitants de la zone Sud de la « cidade maravilhosa ».
Découverte du territoire de Gramacho et l’« Aterro sanitario » (remblai sanitaire) ou « Lixao » (décharge)
Le Lixao de Gramacho est la plus grande décharge à ciel ouvert d’Amérique latine. Issue des années de dictature (en activité depuis les années 70), elle a structuré la vie d’un quartier, le Jardim Gramacho, jouxtant le site, autour de l’activité des catadores (collecteurs) consistant à récupérer les déchets recyclables ramenés par milliers de tonnes chaque jour. Ce secteur de Duque de Caxias a subi un processus de dégradation
- environnementale : pollution des sols et haut risque d’effondrement de la décharge dans la baie de Guanabara qu’elle surplombe ;
- sanitaire : pour les catadores, travaillant sur le site sans matériel ni uniforme de protection
- et sociale : pour la violence existant entre les différents groupes de catadores et pour l’exclusion sociale de ce quartier du lixao (le mot plus couramment utilisé, porte une connotation très négative) par rapport au reste de la commune, illustrant ainsi des décennies de « racisme environnemental »).
Fermeture de la décharge, les controverses
Depuis quelques années, dans un contexte de développement de la vitrine internationale de la ville, la décharge est en processus de fermeture. La préfecture de Rio a accompagné celle-ci d'un programme de formation, « reciclando vidas », auprès des catadores, visant à une réorientation de ces travailleurs dans le secteur de la construction tout en conservant un lien avec l’activité initiale de recyclage des déchets. Néanmoins, ce processus de fermeture reste critiqué par les organisations sociales sur plusieurs questions : quel devenir des catadores au-delà du programme de formation? les indemnisations sont jugées trop faibles ; la décharge doit être exportée dans un autre lieu écologiquement fragile etc.
Un secteur impacté par les activités de raffinerie de Petrobras
Nous repartons pour un autre quartier à une vingtaine de minutes en bus de Gramacho, et nous y trouvons un lieu de vie animé, pauvre, mais a priori « moins démuni » (j’insiste sur les guillemets) que le précédant (on y aperçoit un centre sanitaire, des commerces). Le père de la paroisse locale vient nous chercher pour nous conduire dans un petit chemin étroit, la « ruelle du bonheur » (c’est son nom), qui, ironiquement, cumule les problèmes : Bordant l’enceinte du site d’exploitation pétrochimique (les gros cylindres sont à portée de vue), on nous explique qu’ici, l’eau est polluée (on nous montre un puits, familier aux enfants qui jouent à proximité et où apparemment l'on vient se servir quotidiennement), le manque de réseau d’assainissement donne lieu à des inondations de toute la zone d’habitation (des habitants s’empressent d’aller chercher des photos pour nous montrer cela). Un homme vient d’ailleurs nous reprocher de n’être là que lorsque « ça va », et nous invite à revenir lors d’une de ces inondations. On nous explique enfin qu’ici les enfants, présentent des problèmes respiratoires et allergiques causés par ces pollutions. Au-delà des pollutions générées par Petrobras, ce qui créée un sentiment de révolte ici, c’est que la population locale ne récolte d’une telle installation que les impacts négatifs : Une telle richesse n’a généré ni emploi pour les habitants (moins d'1% y travaille), ni infrastructures basiques d’assainissement, de réseau d’eau, les écoles sont précaires etc.
Un peu plus tard, sur le trajet du bus, on fait monter une petite fille de 13 ans accompagnée de sa maman, qui vient également nous parler du même type de problème sur un autre quartier à proximité de l’entreprise CONTECON, qui a du traité les 80 000 litres de résidus chimiques déversés dans la Baie de Guanabara suite à un accident en 2005. « Voici l’usine qui fait du mal à ma communauté » s’exclame-t-elle lorsque nous longeons les murs de l’usine, en expliquant que les dépôts de résidus de l'usine engendrent des problèmes sur la santé des populations riveraines en matière respiratoire, dermatologique etc.
Cidade das meninas (la cité des jeunes filles) victime des pesticides
Un chemin de terre interminable qui nous conduit vers un ancien orphelinat. Au bout d’une vingtaine de minutes de ballotage sur ce petit chemin en pleine nature, nous trouvons un lieu aux airs de petits paradis si l’on ne nous avait pas raconté l'histoire de sa « malédiction » : Il y a une cinquantaine d’années, on découvre qu’une usine de fabrication de pesticides est hautement polluante. L’usine est fermée et détruite, les restes de l’activité sont simplement recouverts, l’orphelinat est fermé aussi mais la population installée demeure sur le site. On se rend compte que les résidus chimiques sont très résistants, que toute la zone est polluée et qu'une vingtaine de cas de cancer sont recensés.
Les habitants tiennent à nous raconter leur histoire. Ils nous reçoivent chaleureusement avec un goutter en s’excuser de nous accueillir sur un site hautement pollué. Après quoi, ils exposent tour à tour leurs incompréhensions et colères face à des pouvoirs publics indifférents qui ne prennent pas des mesures adéquates pour dépolluer la zone ; ils souffrent psychologiquement d’un manque d'appropriation des recherches réalisées tour à tour sur eux pour étudier leur maladie sans en communiquer les résultats; l’angoisse liée à ce « poison » qui ne les tue pas, et l’incertitude sur leur avenir est le quotidien de ces personnes.
L’un deux nous dit avec ferveur qu’il attend de ce Sommet de la terre, une prise de conscience sur ce qu’il se passe et aspire à une seule chose : la mobilisation nationale de toutes les communautés affectées par ce type de pollutions.
Notes positives: deux initiatives culturelles locales
Deux étapes de la journée nous ont donné à voir des projets porteurs d’espoirs pour ces populations. Deux initiatives reposant sur la solidarité et passant chacune par la valorisation de la culture et de l’éducation.
D’abord, une bibliothèque, issue d’un projet initial modeste de collecte de dons de livres par un professeur. Une action qui, grâce aux réseaux de solidarité, a tour à tour donné lieu à la création d’un espace dédié, puis a fait l’objet d’un engouement national devenant un espace culturel important qui a notamment reçu la Biennale du Livre.
Mais notre dernière escale est pour le « Musée vivant de Sâo Bento ». C’est avec fierté qu’un groupe d’enfants sous le regard bienveillant de leurs professeurs, nous font une démonstration de capoeira. Puis nous découvrons l’intérieur d’une ancienne fazenda coloniale, utilisée comme lieu d’exposition, de formation, ouvert à tous. On nous explique que le musée « vivant » ne se limite pas à ces murs mais couvre une grande partie du territoire municipal. Les personnes qui nous accueillent insistent sur le fait que ce lieu reçoit et encourage les mouvements locaux de résistance sociale et permet de les faire converger.
Nous repartons en laissant derrière nous tout un monde véritablement accablé par les injustices et des habitants se sentant méprisés des lieux de pouvoir et de décision, et comptant un peu sur ces visiteurs de différents horizons, pour la plupart ici pour participer à la mobilisation du Sommet des Peuples, pour partager leur lutte.